Le 14 juillet, on célèbre la prise de la Bastille. On devrait aussi célébrer autre chose : le génie tricolore pour torturer gentiment les neurones.

Sudoku japonais, Rubik's Cube hongrois, mots croisés anglais... à croire que la France n'a jamais rien inventé côté jeux de logique. Grossière erreur. Depuis cent cinquante ans, mathématiciens et journalistes français multiplient les casse-têtes qui feront ensuite le tour du monde, souvent rebaptisés, parfois carrément récupérés par l'Histoire. Voici cinq preuves à ressortir fièrement entre deux coups de fourchette au barbecue du 14 juillet.

1. Le taquin, la fièvre que la France a décodée

Dans les années 1880, bien avant le Rubik's Cube, une folie venue d'Amérique s'empare de la France : le taquin, ce cadre de quinze carreaux coulissants qu'il faut remettre dans l'ordre. On y joue dans les salons, les cafés, les journaux ; qui n'a jamais pesté contre ces quinze carreaux récalcitrants ? Le mathématicien Édouard Lucas perce alors les secrets du jeu et démontre que certaines configurations de départ sont, mathématiquement, impossibles à résoudre.

Autrement dit : des milliers de Français ont sué sang et eau sur un problème qui n'avait pas de solution. Le mot est même passé dans la langue courante : « taquiner », c'est déplacer les choses (et les gens) juste pour le plaisir de les voir s'agacer.

2. La tour de Hanoï, un canular signé d'Amiens

Ce même Édouard Lucas ne s'est pas contenté d'analyser les jeux des autres : il a aussi inventé les siens, sous un déguisement digne d'un roman. En 1883, un objet mystérieux apparaît dans les boutiques françaises : trois tiges, des disques à déplacer un par un, et une légende de temple oriental signée « N. Claus de Siam, mandarin du collège de Li-Sou-Stian ». Un nom à coucher dehors, et pour cause : c'est l'anagramme de Lucas d'Amiens et de Saint-Louis, le lycée parisien où il enseigne.

Derrière ce pseudonyme se cache donc notre mathématicien facétieux, auteur du plus beau canular de l'histoire du jouet. Sa tour de Hanoï reste aujourd'hui l'un des casse-têtes les plus célèbres au monde, enseigné dans toutes les écoles d'informatique. Pas mal, pour une blague de professeur.

3. Le solitaire, la légende née à la Bastille

Puisque nous fêtons justement la prise de la Bastille, restons-y un instant. La légende veut que le solitaire, ce plateau où l'on élimine les billes une à une jusqu'à n'en laisser qu'une seule, ait été inventé par un prisonnier pour tromper l'ennui de sa cellule. Une belle histoire... que les historiens se gardent bien de confirmer.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que la première trace du jeu est française : une gravure de 1697 montre la princesse de Soubise posant fièrement à côté de son plateau, comme on poserait aujourd'hui avec une grille terminée. Trois siècles plus tard, le solitaire se joue toujours, des cours de récréation aux tables de bistrot.

4. Le carré magique du Siècle, grand-père du sudoku

Les casse-têtes français ne sont pas tous nés dans les boutiques ou les prisons : les plus influents ont surgi dans les journaux. Le 19 novembre 1892, le quotidien parisien Le Siècle publie un jeu inédit : un carré de 9 cases sur 9, contenant des carrés de 3 sur 3. La ressemblance avec le sudoku saute aux yeux, même si les règles de l'époque impliquaient encore de savants calculs.

Nous sommes en plein âge d'or de la presse française, celle des romans-feuilletons signés Dumas et des crieurs de journaux à tous les coins de rue. Chaque quotidien rivalise d'inventivité pour fidéliser ses lecteurs : les jeux de chiffres deviennent une arme de fidélisation, plus d'un siècle avant que le mot n'existe.

5. La grille de La France, à un cheveu du sudoku moderne

Trois ans plus tard, le 6 juillet 1895, le journal La France, concurrent direct du Siècle, affine encore la formule : une grille de 9 sur 9 où il faut placer les chiffres de 1 à 9 sur chaque ligne, chaque colonne et chaque diagonale. Il ne manquait plus que les carrés intérieurs de 3 sur 3 pour obtenir, presque trait pour trait, le sudoku que nous connaissons.

Le jeu tenait la gloire mondiale au bout du crayon. Puis la Grande Guerre a emporté les journaux qui le publiaient, et il a fallu attendre près d'un siècle, et un détour par les États-Unis puis le Japon, pour que l'idée revienne conquérir la planète sous un nom japonais. Un rendez-vous manqué de justesse, raconté en détail dans notre article sur l'histoire du sudoku.

Une histoire qui s'écrit encore aujourd'hui

Cette inventivité française ne s'est pas éteinte avec les journaux du XIXe siècle. Fin 2005, Patrick Tirone, agent municipal à Marseille, se retrouve immobilisé sur un lit d'hôpital après un accident de moto. Pour tromper l'ennui entre deux émissions de télévision, il enchaîne les grilles de sudoku, puis décide d'aller plus loin : il invente en 2007 le kamaji, un jeu d'« additions mélangées » à mi-chemin entre les mots mêlés et le sudoku. Huit ans plus tard, il récidive avec le yakazu, ce jeu de chiffres croisés dont vous connaissez peut-être déjà les règles et qui donne son nom à ce site. Il n'est pas le seul à faire vivre cette tradition. Bertrand Leplay, ingénieur électronicien passionné de jeux mathématiques, a créé en 2009 le Yakuso, dont le nom résume la règle d'or du jeu : « il n'y a qu'une somme ». Neil Osant, lui, a imaginé le Tohu-Bohu, inspiré des carrés magiques. Le tiroir aux casse-têtes français est loin d'être refermé.

Un héritage qui se transmet chaque matin

Le point commun de toutes ces histoires ? Des inventeurs qui ont compris qu'un moment de réflexion pouvait être un moment de plaisir, et une presse qui se disputait les lecteurs à coups de feuilletons signés Alexandre Dumas ou Eugène Sue... et à coups de jeux de chiffres. Une tradition dont Yakazu-gratuit est l'héritier direct : cent trente ans après le carré magique du Siècle, nous vous proposons chaque matin une grille de yakazu gratuite, et des grilles PDF à imprimer pour ceux qui préfèrent le crayon à l'écran.