Une appli sur votre téléphone vous promet un cerveau plus vif en dix minutes par jour, courbe de progression à l'appui. Et si cette promesse ne reposait sur rien ?

En 2010, la revue Nature publiait la plus vaste expérience jamais menée sur l'entraînement cérébral : plus de 11 000 participants, six semaines d'exercices, des tests complets avant et après. Le verdict tient dans le titre de l'éditorial que la revue lui a consacré : « No gain from brain training », aucun gain à tirer de l'entraînement cérébral. Chez Yakazu-gratuit, nous vivons des jeux de logique, et nous allons pourtant vous raconter cette étude en détail. La rigueur fait partie du jeu, et cette histoire éclaire ce qui sépare un vrai raisonnement d'une collection de mini-jeux.

Le plus grand banc d'essai jamais organisé

L'histoire commence à Cambridge, dans l'unité Cognition et sciences du cerveau du Medical Research Council britannique. Le neuroscientifique Adrian Owen veut vérifier une affirmation devenue un marché : quelques mini-jeux quotidiens suffiraient à améliorer la mémoire, l'attention et le raisonnement. Avec l'émission scientifique de la BBC « Bang Goes the Theory », son équipe recrute en ligne un échantillon hors norme : plus de 11 000 adultes, suivis pendant six semaines.

Le protocole, publié dans Nature sous le titre « Putting brain training to the test », est d'une propreté exemplaire. Un premier groupe s'entraîne au raisonnement, à la planification et à la résolution de problèmes. Un deuxième pratique des exercices de mémoire, d'attention, de calcul et de repérage visuel, directement inspirés des applications du commerce. Un groupe témoin, lui, passe le même temps à chercher sur Internet les réponses à des questions de culture générale. Chacun joue au moins dix minutes par séance, trois fois par semaine. Tous passent une batterie de tests cognitifs avant de commencer, puis la même à la fin.

Des progrès spectaculaires... dans les mini-jeux

Six semaines plus tard, les premiers chiffres semblent donner raison aux applis : les participants entraînés ont tous progressé dans les exercices qu'ils ont pratiqués. Les scores grimpent, les courbes s'envolent, les médailles pleuvent, exactement comme sur l'écran d'accueil de votre application préférée. Cela vous rappelle quelque chose ?

Ce score qui monte est précisément ce que ces applications vous vendent. La question que personne ne posait, et qu'Adrian Owen a posée, se trouve ailleurs : ce progrès sort-il de l'appli ? Devient-on meilleur pour réfléchir, ou seulement meilleur au mini-jeu ?

Le verdict : les progrès restent enfermés dans l'appli

La réponse de l'étude est sans appel. Sur les tests généraux passés avant et après l'expérience, qui mesuraient la mémoire, le raisonnement et l'apprentissage, les groupes entraînés n'ont pas progressé davantage que le groupe témoin. Les gains obtenus dans les mini-jeux ne se sont transférés à aucune autre capacité mentale, pas même aux tâches les plus proches de celles qui avaient été entraînées. S'améliorer à un exercice de mémorisation de cartes rend meilleur... à la mémorisation de cartes, et à rien d'autre.

L'éditorial de Nature résume l'affaire sans ménagement : six semaines d'entraînement cérébral n'ont rien apporté que six semaines de recherches de culture générale sur Internet n'aient apporté aussi. Match nul entre le programme payant et la simple curiosité. Pour un secteur qui pesait déjà des centaines de millions, l'addition est salée.

Ce que l'étude ne dit pas

Fidèles à notre habitude, soyons rigoureux jusqu'au bout. L'étude d'Owen ne dit pas que jouer est inutile, encore moins nocif. Elle a testé des adultes de 18 à 60 ans, en bonne santé, pendant six semaines : elle ne tranche ni la question d'entraînements plus longs, ni celle d'autres publics, ni celle d'éventuels effets sur le vieillissement. Elle ne mesure pas non plus le plaisir, la détente ou la confiance que procure un jeu, des bénéfices bien réels même s'ils ne se lisent pas dans un test de mémoire.

Elle ne contredit pas davantage les études d'observation, comme celle qui associe la pratique régulière des jeux de chiffres à de meilleures performances cognitives, racontée dans notre article sur le cerveau. Association n'est pas causalité, et progression dans un jeu n'est pas progression tout court : ces nuances font toute la différence entre la science et le marketing.

Le vrai reproche : un score n'est pas une gymnastique

Pourquoi les mini-jeux échouent-ils au test du transfert ? Une hypothèse tient en une phrase : ils découpent la pensée en gestes isolés, puis vous font répéter chaque geste jusqu'à l'automatisme. Mémoriser des paires, taper le plus vite possible sur le bon symbole, comparer deux quantités : à force de répétition, vous devenez expert de l'exercice, pas de la réflexion. L'appli mesure ensuite cette expertise et vous la revend sous forme d'« âge cérébral » flatteur.

Un vrai casse-tête ne fonctionne pas ainsi. Une grille de yakazu exige un raisonnement complet : observer l'ensemble, formuler une déduction, la vérifier, enchaîner la suivante, sans chronomètre anxiogène ni étoiles dorées. Bloqué ? La solution n'est pas de recommencer le même geste plus vite, mais d'apprendre une technique nouvelle, comme celles que détaille pas à pas notre Académie. La difficulté progresse avec vous, du candidat unique au triplet caché, et c'est vous qui raisonnez du premier au dernier chiffre.

Et le yakazu, alors ? Soyons honnêtes

Appliquons-nous la même rigueur qu'aux applis : une grille de yakazu ne rajeunit pas votre cerveau par magie, et personne ne devrait vous promettre le contraire. Notre promesse est plus modeste et plus solide : un vrai plaisir de raisonnement, cette absorption complète qu'une bonne grille déclenche et que nous avons racontée dans notre article sur l'état de flow. Une énigme entière, résolue par vos propres déductions, sans artifice pour gonfler le tableau.

Tout se joue dans ce que l'on vous vend. Une appli d'entraînement cérébral vous vend un score et l'espoir d'un cerveau augmenté ; une grille vous offre un problème et la satisfaction de l'avoir vaincu vous-même. La première promesse ne survit pas à une étude de Nature. La seconde se vérifie chaque jour, crayon en main.

Faut-il pour autant jeter votre téléphone ? Non : ouvrez-y plutôt la grille du jour, gratuite comme toujours. Et si vous préférez quitter les écrans pour de bon, nos grilles PDF à imprimer vous attendent, avec un crayon pour seul accessoire. Aucun score ne montera, aucune médaille ne clignotera. Il ne restera que l'essentiel : réfléchir, chercher, trouver.

Pour aller plus loin : l'étude d'Adrian Owen et de son équipe, « Putting brain training to the test », a été publiée en 2010 dans la revue Nature, qui lui a consacré un éditorial intitulé « No gain from brain training ».